Dominique Richert (1893-1977) |
Jaquette : "Comment décrire l'horreur
d'une guerre? Comment faire ressortir la peur, la mort, le désespoir, la lâcheté
? Peut-être faut-il, à l'instar du soldat Dominique Richert, appartenir à la race de ces paysans-poètes
qui savent la folie des hommes et l'humanité de la nature, le poids du silence
et la densité de la parole.
Agriculteur d'un petit village aux confins de l'Alsace et du Territoire de
Belfort, Dominique Richert (1893-1977) est appelé en 1913 sous les drapeaux,
loterie de l'histoire, du côté allemand. La guerre éclate, il est au front, sur
tous les fronts, France, Roumanie, Pologne, Russie, jusqu'à sa désertion en
1918.
Les offensives imbéciles, les retraites paniquées, les pilonnages absurdes, les
officiers criminels, l'alibi patriotique, les cadavres partout, la boue, la
faim, le froid, l'ennemi qu'on voit, qu'on entend et puis qu'on tue à quelques
dizaines de mètres dans la tranchée en face.
Dominique Richert est pacifiste, mais il ne se révolte jamais, il cherche à
sauver sa peau sans perdre son âme. Et il observe, analyse, écrit. Son ample
récit, précis comme un documentaire, impitoyable comme un réquisitoire, témoigne
d'une humanité préservée au cœur de l'Europe saisie par le vertige de la guerre.
Les cahiers de ce survivant ont été publiés en Allemagne à l'initiative de
Heinrich Böll. Ils sont à ranger parmi les grands garde-fous de la raison, entre
Roland Dorgelès et Erich Maria Remarque."
Dans les extraits qui suivent l'on trouvent les démonstrations vécues des propos précédents, bataille de Sarrebourg (19-20 août 1914), combat dans la forêt de Thiaville (26 août 1914), combats et tourments dans les Carpathes (avril 1915), sur le front russe (mai 1915), Noël 1916 (front de l'est), retour au front (octobre 1917), front de l'ouest (mai juin 1918), désertion (juillet août 1918).
Bataille de Sarrebourg, 19-20 août 1914
p20 - Dans la nuit du 18 au 19 août, les Français avaient occupé les villages
qui se trouvaient devant nos lignes ainsi que le terrain les reliant. De notre
côté, c'est tôt le matin que l'ordre d'attaque générale fut lancé. En un
instant, tout rire, toute bonne humeur furent balayés. Tous les visages avaient
la même expression anxieuse, tendue : "Que va nous apporter cette journée ?" Je
ne crois pas qu'un seul d'entre nous ait pensé à la patrie ou à un quelconque
autre mensonge patriotique. Le souci de sa propre vie faisait passer tout le
reste à l'arrière-plan. La compagnie de cyclistes de notre régiment, forte
d'environ quatre-vingts hommes, filait à vive allure vers Rieding, sur la route
qui, cinq cents mètres en contrebas de notre position, menait à ce village. A
peine eut-elle disparu derrière les premières maisons qu'une fusillade endiablée
se déchaîna. Excepté quatre hommes, toute la compagnie fut anéantie.
Soudain le feu d'artillerie allemand éclata; les Français ripostèrent. La
bataille avait commencé. Le fusil chargé et le sac sur le dos, nous attendions
les ordres, le cœur battant, agenouillés dans la tranchée. L'ordre vint : "Le
bataillon va s'avancer dans la tranchée, tête baissée, en direction de la route.
Faites passer !" Tous se mirent en mouvement, le haut du corps courbé en avant.
Plusieurs obus français explosèrent à proximité immédiate de la tranchée, si
près que l'on dut se jeter parfois à terre.
Nous avions atteint la route, et progressé à quatre pattes dans le fossé qui la
longeait. Mais l'artillerie française eut tôt fait de nous découvrir. Un
sifflement soudain, un éclair sur nos têtes : un obus venait d'exploser. Mais
personne ne fut touché. Boum, boum, boum ; à présent, ils se multipliaient. Des
cris çà et là. Celui qui marchait devant laissa échapper un cri, s'affala, se
tordit sur le sol, appelant désespérément au secours. J'en fus très remué. "En
avant, marche, marche !" Tous avançaient en courant dans le fossé, mais les obus
français allaient plus vite encore, et les pertes s'accumulaient.
"Que le bataillon sorte sur la gauche, en tirailleurs par compagnie, écartés de
quatre pas, déployez-vous, exécution, exécution!" En moins de deux minutes, le
bataillon s'était déployé ; au pas de course, on continuait d'avancer.
L'infanterie française, toujours invisible, ouvrit un feu nourri. Il y eut de
nouvelles pertes. A cause de la course et de l'émotion, les cœurs battaient à
tout rompre. On attaqua la gare de Rieding. Comme nous étions en surnombre, les
Français durent décrocher. On fit quelques prisonniers. On dut rester allongés,
à couvert, derrière le talus de la voie ferrée, ce qui nous permit de reprendre
notre souffle. On entendait partout le grondement des pièces d'artillerie,
l'éclatement des obus, le crépitement des mitrailleuses.
Je me disais : "Ah, si seulement on pouvait rester couchés à couvert ici." Tu
parles ! Un autre bataillon, venant de derrière, se déployait de notre côté.
"Premier bataillon, 112e régiment d'infanterie, se déplace à couvert sur la
gauche !" On progressa dans un vallon, avant d'atteindre une forêt ; puis, on
avança sur deux kilomètres environ, en arc de cercle autour du village de Buhl —
lequel était vaillamment défendu par les Français — afin de l'attaquer de côté.
A peine notre première ligne avait-elle quitté la forêt que déjà des obus
français se mirent à pleuvoir. Ils étaient tirés avec précision et les mottes de
terre voltigeaient bruyamment autour de nos têtes. Pourtant, il n'y eut pas de
pertes dans nos lignes. Nous avons dû traverser une vallée plate, au fond de
laquelle coulait un ruisseau. Comme les prairies n'offraient guère d'abri, il ne
nous restait pas d'autre solution que de nous abriter dans le ruisseau. Nous
sommes restés près de deux heures, debout jusqu'à mi-corps dans l'eau, blottis
contre le bord, tandis qu'au-dessus de nos têtes, les mortiers déchiquetaient
les aulnes et les saules. Après avoir reçu plusieurs lignes de renfort venant de
la forêt, nous avons dû atteindre la crête qui domine Buhl, afin d'attaquer le
village.
Un tir d'infanterie crépitant nous fut opposé ! Plus d'un pauvre soldat tomba
dans l'herbe tendre. Il était impossible d'aller plus avant. Nous nous sommes
tous jetés par terre, essayant de nous enterrer, à l'aide de nos pelles et de
nos mains. On était étendus là, blottis contre le sol, tremblants de peur,
attendant la mort d'un instant à l'autre.
En entendant sur la crête de terribles explosions, je levai un peu la tête. De
gros nuages de fumée noire stationnaient là-haut, d'autres étaient projetés vers
le ciel, des mottes de terre volaient çà et là. L'artillerie lourde allemande
tenait la colline sous un feu très dense. Nous avons réussi à nous en emparer,
ainsi que du village de Buhl, sans subir beaucoup de pertes.
Sur un chantier, dans une cave fraîchement creusée, nous avons cherché un abri
contre l'artillerie française. Un réserviste natif du pays de Bade, père de deux
enfants, était couché à mes côtés. Il sortit un cigare et me dit en l'allumant :
"Qui sait ? C'est peut-être le dernier." A peine eut-il prononcé ces mots qu'un
obus de mortier éclata au-dessus de nous. Un éclat transperça la bretelle de son
havresac, sur sa poitrine, et lui pénétra dans le cœur. Le réserviste poussa un
cri, fut projeté en l'air, et retomba, mort. Deux autres soldats et notre
capitaine furent blessés. Nous sommes restés couchés dans notre cave jusqu'au
soir.
On se remit en route ; sans rencontrer de résistance, nous avons occupé les
fermes situées au sud-ouest de Buhl. On devait passer la nuit là.
Combat dans la forêt de Thiaville, 26 août 1914
p28 - Avec l'aube, nous avons attendu la relève, mais personne ne vint. A
quelques pas devant nous, il y avait une petite maison, que nous n'avions pas
remarquée dans le noir. A côté, dans un buisson, gisait un mort, un fantassin
allemand complètement détrempé par la pluie. Dans la cour de la petite maison se
trouvaient les corps de deux fantassins français. Un porte-monnaie traînait à
côté de l'un d'eux. Je le ramassai, il contenait vingt francs or. Je n'avais
cependant plus aucun sens de l'argent et le jetai au loin. Probablement qu'un
des deux Français avait voulu donner son argent pour être épargné.
Un détachement de dragons vint vers nous à cheval et nous dépassa en direction
de la forêt, distante de quatre cents mètres, suivi par les compagnies
d'infanterie. Nous devions rejoindre notre compagnie. Personne ne nous demanda
si l'on avait bu ou mangé quelque chose. On piétina derrière, dans nos vêtements
trempés. Devant, dans la forêt, des coups de feu éclatèrent. Quelle poisse !
Encore ! Les dragons revinrent au grand galop rendre compte à notre général de
brigade, le général Stenger, qu'ils venaient de rencontrer des Français. Ce
général donna alors l'ordre suivant aux chefs de compagnie, ordre qui fut lu à
chaque compagnie :
"Aujourd'hui on ne fait pas de prisonniers. Les blessés et les prisonniers
doivent être abattus."
La plupart des soldats restèrent abasourdis et sans voix, d'autres au contraire
se réjouissaient de cet ordre ignoble contraire aux lois de la guerre.
"Déployez-vous, en avant, marche." On avança l'arme à la main en direction de la
forêt, puis à l'intérieur de celle-ci. Ma compagnie était en deuxième ligne. Il
n'y eut pas un seul coup de feu. On espérait que les Français s'étaient retirés,
après que les dragons leur avaient tiré dessus.
Pan ! Pan ! C'était reparti. Certaines balles arrivèrent jusqu'à nous et
pénétrèrent en claquant dans les arbres. Des troupes fraîches avaient été
affectées à la compagnie très tôt ce matin-là. Ces soldats, qui n'avaient pas
encore été au feu, montraient des visages anxieux et interrogateurs. Comme les
tirs devenaient plus nourris, on dut se déployer dans la première ligne. On
progressa, employant tour à tour chaque arbre, chaque arbuste comme abri.
Plusieurs lignes de tirailleurs nous suivaient. Les fantassins et chasseurs
alpins français durent battre en retraite, malgré une vaillante résistance. Ils
se nichaient sans cesse derrière des arbres et dans des fossés et faisaient feu
sur nous. Nos pertes s'accumulaient.
Les Français blessés restèrent au sol et tombèrent entre nos mains. Je
constatai, horrifié, qu'il y avait parmi nous des monstres pour transpercer à la
baïonnette ou fusiller à bout portant les pauvres blessés sans défense qui
imploraient la pitié. Un sous-officier de notre compagnie du nom de Schürk, un
Badois de la classe précédente qui avait rempilé, tira d'abord en ricanant dans
le postérieur d'un blessé qui gisait dans son sang; puis il tint le canon de son
fusil devant la tempe du malheureux qui demandait grâce et appuya sur la
détente. Le soldat mourut, libéré de ses souffrances. Mais je n'oublierai jamais
ce visage déformé par la terreur.
A quelques pas de là, dans un fossé, gisait un autre blessé, un homme jeune et
beau. Le sous-officier Schürk se précipita vers lui ; je le suivis. Schürk
voulut le transpercer de sa baïonnette ; je parai le coup et hurlai, déchaîné :
"Si tu le touches, tu crèves !" Il me regarda éberlué et, peu rassuré par mon
attitude menaçante, marmonna quelque chose puis rejoignit les autres soldats. Je
jetai mon fusil par terre, m'agenouillai près du blessé. Il commença à pleurer,
prit mes mains et les baisa. Comme je ne savais pas un mot de français, je lui
dis, me montrant du doigt : "Alsacien, camarade !" avant de lui faire comprendre
par signes que je voulais le panser. Il n'avait pas de pansement. Ses deux
chevilles avaient été transpercées par des balles. Je lui enlevai ses bandes
molletières, coupai avec mon couteau de poche un morceau de son pantalon rouge
et lui pansai ses blessures avec les pansements de mon paquetage. Puis je restai
couché à ses côtés, en partie par pitié, en partie à cause de l'abri que je
trouvai dans le fossé. Les balles continuaient de siffler sans arrêt dans la
forêt. Elles heurtaient les branches et s'enfonçaient dans les troncs. Très près
de moi se trouvaient des buissons de myrtilles, pleins de fruits mûrs que je
cueillai et mangeai. C'était mon premier repas depuis une trentaine d'heures.
J'entendis soudain des pas derrière moi. C'était l'adjudant de compagnie
Penquitt, qui faisait montre à la caserne d'un esprit sadique très dangereux, et
qui bégayait à chaque début de phrase. Le pistolet levé, il s'adressa à moi en
criant : "Qu..Qu..Qu'est-ce que tu fabriques là, dépêche-toi d'avancer !" Que
pouvais-je faire? Je pris mon fusil et partis. Quelques pas plus loin je me
cachai derrière un arbre pour voir ce qu'il ferait au prisonnier. J'étais bien
décidé à l'abattre s'il avait voulu le tuer. Il le dévisagea et s'en alla.
Alors je me mis à courir devant lui à vive allure. Je dus traverser un épais
buisson de myrtilles, dans lequel six à huit Français gisaient à plat ventre. Je
me rendis très vite compte qu'ils faisaient semblant d'être morts. Il leur était
impossible de fuir, car ils se trouvaient derrière les lignes allemandes. J'en
touchai un du bout de ma baïonnette en disant : "Camarade" Il me regarda d'un
air apeuré. Je lui fis comprendre de rester tranquillement couché, sur quoi il
m'approuva par des hochements de tête empressés. Des morts et des blessés graves
gisaient disséminés dans la forêt.
Combats et tourments dans les Carpathes, avril 1915
p73 - On se mit en route vers le front à la tombée de la nuit, sous la conduite
des adjudants. On ne pouvait pas emprunter ce passage de jour, car il se
trouvait à portée de canon des Russes. Nous arrivâmes au village d'Orawa, formé
d'une vingtaine de huttes et d'une église. L'église était recouverte de tôle, et
le clocher était en forme de coupole. La croix sur son sommet avait trois
branches, et celle du dessous était en travers ; c'était le symbole de la
religion grecque catholique.
Ce village se trouvait au pied d'une montagne longue de huit kilomètres, haute
de mille deux cents mètres. En forme de toit, elle était parfois très abrupte.
C'était le mont Zwinin. Les Russes avaient installé leurs positions tout au long
du sommet. Les Allemands s'étaient enterrés à peu près deux cents mètres en
contrebas, environ à mille mètres au-dessus de la vallée. On fut conduits dans
ces positions au lever du jour. La couche de neige était d'environ soixante-dix
centimètres, mais dans les creux et les fossés, elle s'était accumulée sur
plusieurs mètres. Il était impossible de circuler à flanc de coteau, car les
Russes, depuis quelques points avancés, pouvaient arroser le flanc de la
montagne à coups de fusils ou de mitrailleuses. On rejoignit enfin notre
compagnie. Elle se composait essentiellement de Prussiens orientaux, qui
parlaient un dialecte difficilement compréhensible, et de Polonais allemands.
Lorsqu'il fit vraiment jour, je vis que tous étaient très amaigris et avaient
très mauvaise mine. Ils nous racontèrent comme ils souffraient du froid et nous
mirent bien en garde de ne pas sortir la tête hors des tranchées car les Russes,
des tireurs d'élite sibériens, abattaient tous ceux qui se montraient. A ce
moment-là, à trente mètres devant moi, je vis un Allemand sortir de la tranchée
pour descendre un peu en contrebas. Pan, pan, pan, quelques coups claquèrent.
L'homme leva les bras et s'écroula dans la neige, où il resta immobile. Ce fut
le premier mort de notre troupe de renfort, un garçon robuste et insolent, qui
durant notre voyage en train avait bien entonné cent fois la chanson du
Gassenhauer: "La cigogne, c'est un oiseau à bec, qui apporte les petits enfants.
Mais elle n'est là qu'en été, qui s'en occupe en hiver?" A présent, ce sot ne
chantera plus jamais. Comme je devais l'apprendre plus tard, il voulait chercher
quelques brindilles de sapin pour se chauffer un peu de café.
Les Prussiens nous racontèrent alors qu'ils avaient déjà attaqué à plusieurs
reprises les positions russes, mais qu'ils avaient été refoulés chaque fois avec
de lourdes pertes. Leurs morts se trouvaient toujours là-haut, ensevelis sous la
neige. L'espace d'un instant, je levai la tête, et je vis plusieurs mains raides
et des baïonnettes sortir de la neige. Je vis aussi beaucoup de légers
monticules dans la neige, sous lesquels devaient se trouver des cadavres. On ne
pouvait chercher la nourriture que durant la nuit. Comme aucune cuisine de
campagne ne parvenait jusqu'à nous, tout était préparé dans la vallée, dans des
marmites portatives. Avant que les préposés à la nourriture aient gravi les
mille mètres, le repas était froid, tout comme le café, et, de fait, on ne
mangeait chaud que tous les trois jours.
Lorsque ce fut mon tour d'aller chercher la nourriture, je me mis à manger ma
portion tout de suite dans la vallée. Le pain de campagne était tellement gelé
que l'on arrivait à peine à en couper un bout avec un canif. Je mis le morceau
de pain coupé sur ma poitrine, entre ma chemise et mon maillot de corps, pour le
réchauffer.
Presque tous les soldats souffraient de maux de ventre et de diarrhées à la
suite de refroidissements. La plupart avaient du sang dans les selles. On
frôlait le désespoir, sans autre espérance que la mort, une blessure, des
membres gelés ou la captivité. Un découragement incroyable régnait parmi les
soldats et on ne tenait que par la contrainte terrible. Le plus dur, c'était ces
nuits glaciales qui n'en finissaient pas. Il n'était pas question de dormir ;
tous sautillaient d'une jambe sur l'autre, battaient des bras pour se réchauffer
un peu. Parfois les Russes se mettaient à tirer plusieurs salves depuis les
hauteurs. Alors la plupart d'entre nous levaient leurs mains au-dessus de la
neige, dans l'espoir de se faire blesser pour être renvoyés à l'arrière, à
l'hôpital. Les pieds, les bouts de nez et les oreilles de certains soldats
gelèrent lors de nuits particulièrement froides. On trouva un matin deux
guetteurs morts de froid dans la neige.
Une terrible tempête de neige se déchaîna un jour. Ce n'était pas des flocons
qui tombaient mais des aiguilles gelées. La tranchée commença à se combler, et
on dut pelleter sans arrêt pour la dégager. Le froid nous transperçait la moelle
et les os, et l'on ne voyait pas à trente pas dans cette tourmente. Cela dura
deux jours entiers. Tout trafic avec l'arrière fut interrompu et l'on eut très
peu à manger durant quelques jours. Pendant trois jours, on ne reçut pas de
pain, mais des biscuits autrichiens, durs comme la pierre. Puis on eut durant
plusieurs jours un pain de trois livres à se partager quotidiennement par
groupes de huit hommes. On souffrit beaucoup de la faim, et on eut d'autant plus
froid.
On reçut un jour du saindoux à tartiner. Notre chef de groupe, le sous-officier
Will, un brutal Prussien de l'est, s'en réserva aussitôt la moitié qu'il mit
dans une boîte en métal. Il voulait qu'on se partage le reste, à huit. Je lui
dis alors que cela ne se faisait pas, que l'on devait partager le saindoux en
neuf parts égales. Quand, pour couronner le tout, il se mit à m'engueuler, je
devins très méchant et lui dis sans ménagement ma façon de penser. A partir de
ce moment-là, le sous-officier commença à me tracasser dès qu'il le pouvait.
Comme j'étais impuissant face à lui, tout cela me déprimait encore davantage et
je pris la résolution de me blesser moi-même pour enfin quitter cet enfer. Je me
ficelai une planchette devant la main. Cette planchette devait servir à retenir
les débris et la poussière de poudre, pour que le médecin, en me pansant, ne se
rende pas compte que le coup avait été tiré de tout près. J'avais l'intention de
passer à l'acte au moment propice. Je mis en place le fusil chargé sur mon
genou, tenant ma main et la planchette ficelée sur celle-ci à environ vingt
centimètres du bout du canon ; je posai mon pouce droit sur la détente, serrai
les dents et... ne tirai pourtant pas, le courage me manquant au dernier moment.
On souffrit tous beaucoup des poux, sans savoir d'où ils avaient bien pu venir.
Comme le froid nous empêchait de nous déshabiller, ces poux pouvaient se nicher
et se nourrir dans nos vêtements sans se gêner. Lorsque parfois je me grattais
sur la poitrine et jusqu'au creux du bras, j'en trouvais au moins quatre
accrochés à ma main, quand je la ressortais. La compagnie faiblissait chaque
jour davantage, car il y avait souvent des blessés et des malades graves. C'est
alors qu'une nuit, nous reçûmes le renfort d'un bataillon du 43e régiment.
Le matin venu, on donna l'ordre de l'attaque. Je crus que nos chefs étaient
devenus fous. Attaquer... avec des soldats à demi-morts, épuisés. On sortit de
la tranchée à dix heures du matin. Auparavant, on avait fait des escaliers à
l'aide de nos pelles. A peine étions-nous en vue que d'en haut la fusillade nous
accueillit. Il nous était très difficile de progresser dans l'épaisse couche de
neige. Déjà certains s'écroulaient, touchés. Des blessés légers couraient vers
la tranchée. Et puis, tout d'un coup, comme si un ordre avait été donné, tous
regagnèrent la tranchée. Les morts et les blessés graves restèrent au sol ; on
entendit des plaintes jusqu'au soir, jusqu'à ce qu'ils meurent. On fut enfin
relevés la nuit suivante, et on redescendit au village d'Orawa. On était restés
seize jours en haut, sans être relevés.
Quel bonheur de se retrouver à nouveau dans une pièce chauffée, de pouvoir enfin
s'allonger pour dormir sur un sol sec. Nous avons reçu notre solde le jour
suivant. On nous gratifia d'une prime d'un mark par jour, ce qui portait notre
rémunération journalière à 1,53 mark. On retourna en position après trois jours
de repos puis, trois jours plus tard, on fut renvoyés au repos et ainsi de
suite. Enfin, un jour, commença le dégel ; un vent tiède se mit à souffler sur
les montagnes et la neige se mit à fondre ; il y eut des masses incroyables de
boue dans les tranchées que l'on dut approfondir, car plus la neige fondait
alentour, plus elles se révélaient peu profondes. Avec la fonte des neiges, on
vit aussi apparaître les morts entre les positions ; et il y en avait beaucoup
dans toutes sortes de postures.
Offensive austro-allemande, mai 1915 (front russe)
p82 - Par suite de notre alimentation irrégulière, j'étais victime, comme
beaucoup d'autres, de fortes coliques. La discipline était telle chez ces
Prussiens orientaux que, malgré les fatigues et la misère, l'on devait chaque
fois demander l'autorisation de sortir des rangs. Je demandai donc cette
permission à mon chef de groupe, le sous-officier Will. Comme il me détestait
toujours, il m'envoya demander la permission au commandant de compagnie. Or
celui-ci chevauchait en tête du bataillon. Je reposai donc ma question au
sous-officier Will; et comme je ne pouvais plus attendre, je dus quitter la
colonne et vite me rendre dans un buisson, au bord de la route. Mais au même
moment, la colonne dut encore s'arrêter, car de nouveaux obstacles bloquaient la
route.
Notre commandant de compagnie, un grossier personnage, revint alors au galop
vers la compagnie ; et lorsqu'il vit mes affaires au bord de la route, il grogna
: "A qui ça appartient, ça ?" Je lui répondis, depuis mon buisson : "C'est à
moi, mousquetaire Richert !" "Venez un peu ici", me cria-t-il. Je remis de
l'ordre dans mes habits, avant d'y aller et de me mettre au garde-à-vous devant
lui. "Avez-vous demandé l'autorisation de sortir des rangs?" "Oui, au
sous-officier Will", lui répondis-je. "Sous-officier Will, venez ici", dit alors
le capitaine. "Cet homme vous a-t-il demandé l'autorisation de sortir des rangs
?" Le sous-officier, qui vit là l'occasion de m'enfoncer, lui mentit : "Non, mon
capitaine!" "Espèce de sale rustre insolent! hurla le capitaine, je vous punis
de cinq jours d'arrêt de rigueur pour avoir menti sciemment à un supérieur !" Je
voulais dire au capitaine qu'il devait bien y avoir une vingtaine d'hommes
m'ayant entendu demander l'autorisation au sous-officier Will. A peine avais-je
ouvert la bouche qu'il leva sa cravache et cria: "Voulez-vous fermer votre
gueule!" J'éclatai de rage, mais j'étais complètement impuissant. C'était la
première punition que je recevais en presque deux ans de service. Je fus si
révolté durant plusieurs jours que j'eus beaucoup de mal à faire tout ce que
l'on me demandait. Comme on n'avait pas le temps de faire de la prison, et comme
il n'y avait pas non plus de locaux d'arrêts, les punis étaient attachés avec
des cordes à des arbres ou à des roues de voitures. Etre attaché deux heures
remplaçait une journée d'arrêt. Aussi devais-je rester attaché dix heures
durant. Une joyeuse perspective ! D'autant plus révoltante, quand j'y pensais,
que ces Prussiens m'en avaient déjà fait beaucoup baver. Heureusement, je reçus
une lettre de chez moi, qui me fit beaucoup de bien, m'annonçant que toute ma
famille était en bonne santé et que, malgré la proximité du front, elle avait pu
rester à la maison.
En continuant notre marche, on sortit enfin des massifs montagneux et on vit la
plaine de Galicie qui s'étendait devant nous. Tout était vert, en fleurs, et
nous fûmes tous très heureux d'avoir enfin ces terribles montagnes derrière
nous. Regardant cette vaste plaine, chacun se demandait sans doute s'il n'allait
pas mourir là, quelque part. Malheureusement ce fut le cas pour le plus grand
nombre. On traversa plusieurs villages, sans rencontrer de Rus-ses. Les maisons
étaient un peu mieux construites que dans les Carpathes. Mais là aussi les
paysans allaient la chemise sortie sur le pantalon, et les femmes étaient aussi
peu soignées. Ils nous regardèrent passer avec des yeux étonnés : on était sans
doute les premiers Allemands qu'ils voyaient. On ne pouvait pas leur dire deux
mots, car ils parlaient polonais.
Un jour, j'entrai dans une maison pour acheter quelques œufs. Je montrai six
doigts à la femme qui était là et me mis à caqueter comme une poule. Elle fit
celle qui ne comprenait pas. Je dessinai alors un oeuf sur le mur blanc à l'aide
d'un crayon. Sans plus de succès. Elle ne voulait tout simplement rien
comprendre. En dernier ressort, je sortis un billet de mon portefeuille, avec
succès. Cette fois-ci, la femme prit une corbeille dans un coin et me donna une
demi-douzaine d'œufs. Elle demanda une couronne autrichienne, ce qui avait la
valeur de quatre-vingts pfennigs. Je lui donnai un mark. Elle semblait connaître
la valeur de cette monnaie, car je reçus un oeuf en plus, au lieu de vingt
pfennigs. Là non plus on ne voyait nulle part un lit dans les maisons. Toute la
famille dormait sur le poêle, comme dans les Carpathes.
Le lendemain, on entendit sur notre gauche un grondement de canon discontinu, ce
qui nous indiqua que les Russes semblaient vouloir arrêter notre progression.
D'imposants nuages de fumée s'élevaient au-dessus de villages en feu. La nuit,
dans la région, le ciel était rouge sang. On se remit en marche le jour suivant.
Nous étions complètement épuisés par nos marches incessantes et aspirions
vivement à une journée de repos. Subitement, des coups de feu claquèrent devant
nous. Une patrouille de cavaliers revint au galop, nous annonçant qu'elle avait
rencontré des détachements russes. Apparemment, les choses sérieuses allaient
recommencer.
Sous la conduite d'un lieutenant, nous fûmes envoyés à une vingtaine reconnaître
la forêt toute proche. On ne trouva néanmoins pas le moindre Russe. Depuis
l'autre lisière, on vit au loin un village, à six cents mètres. Plusieurs de ses
maisons étaient recouvertes de tuiles, d'autres de tôles, ou encore de chaume,
ce qui est rare dans les villages de Galicie. Un fossé de cinq mètres de
profondeur longeait la forêt. On se coucha sur le bord de celui-ci pour observer
le village. Mais on ne vit toujours pas le moindre Russe. Quand soudain un
cavalier russe jaillit au détour du fossé, au grand galop. On le mit aussitôt en
joue. Il jeta sa lance au loin, leva ses deux mains en l'air et continua à
galoper vers nous, sans tenir les rênes. Puis il jeta sa jambe par-dessus la
tête du cheval, sauta et se rendit. On fut tous émerveillés par ce numéro
d'équitation. On fit comprendre au Russe de rester près de nous, ce qui sembla
d'ailleurs lui faire très plaisir.
Du village vint alors un paysan, qui paraissait vouloir faire quelques travaux
sur son champ. On cria : "Panje, Moskali ?" ce qui signifie à peu près :
Monsieur, y a-t-il encore des Russes là-bas ? L'homme nous répondit en parfait
allemand : "Non les derniers sont partis il y a une demi-heure." Il nous raconta
que le village grouillait de Russes la nuit précédente, et il lui semblait avoir
compris qu'ils comptaient bien se défendre dans la région. Cette nouvel-le
n'était guère réjouissante. Le village s'appelait Bergersdorf et n'était habité
que par des Allemands. Après que le lieutenant eut envoyé quelques hommes rendre
compte au bataillon, on alla vers le village où l'on fut très aimablement
accueillis par la population. Comme nous avions tous beaucoup dépéri et étions
d'aspect misérable, ces gens nous plaignirent et nous donnèrent à manger du
lait, du pain et toutes sortes d'autres choses.
Une fois le bataillon arrivé, on dut creuser une tranchée de l'autre côté du
village, en plein milieu d'un champ de pommes de terre. Les habitants tuèrent
alors un cochon aux frais de la commune ; ils le préparèrent, accompagné de
choucroute et de pommes de terre, et nous apportèrent le tout dans la tranchée.
Quel délice ! Voilà qui nous changeait de l'ordinaire ! "Demain, jour de repos",
nous annonça-t-on. On dormit dans une grange, mais tout le monde dut monter la
garde dans la tranchée pendant deux heures. Au matin, les deux filles du
propriétaire nous apportèrent du lait chaud. C'étaient deux jolies jeunes filles
très aimables, et je leur fis souvent la conversation au cours de la journée.
Vers quatre heures de l'après-midi, un sous-officier vint me trouver,
m'annonçant que j'allais être ligoté d'ici une demi-heure au pommier qui se
trouvait dans la cour de la ferme. Je devais procurer moi-même la corde. La rage
que je ressentis m'aurait fait démolir le monde entier. Comme la demi-heure
était presque passée, je pris dans mon sac le cordon de nettoyage du fusil, et
voulus aller me présenter au sous-officier. Juste à ce moment-là, des soldats
coururent à travers le village, criant : "Préparez-vous, on repart !" Tout le
monde se douta bien qu'un choc avec les Russes s'annonçait ; mais pour ma part,
je fus comme délivré d'un grand poids ; j'avais encore échappé à la honte que
représentait le fait d'être ainsi attaché.
Nous avons marché quelques kilomètres, puis avons traversé une forêt de part en
part, jusqu'à la lisière opposée. C'est là que nous avons passé la nuit. Devant
nous, on entendit durant la nuit d'incessants tirs d'infanterie. Certaines
balles arrivèrent jusqu'à nous. C'était une très belle nuit tiède de mai, et
dormir à la belle étoile n'était pas si désagréable. Comme le jour allait se
lever, nous avons dû avancer ; on traversa un vaste terrain tout planté de
bruyères. Des troupes autrichiennes avaient creusé une tranchée, que nous avons
occupée. Les Autrichiens se retirèrent.
A l'aube, je vis qu'une forêt de jeunes sapins se trouvait à environ huit cents
mètres de nous, plantée en arc de cercle autour de la prairie. Une fusillade
éclata soudain sur notre droite. Un combat se déroulait là-bas. Quant à nous, on
passa la journée tranquillement couchés dans la tranchée.
Le soir venu, le commandant de compagnie convoqua les sous-officiers ; il leur
dit qu'une patrouille de deux hommes, ayant fait si possible la totalité de la
campagne, allait être envoyée en éclaireur pour reconnaître l'emplacement des
positions russes. Je fus désigné par mon sous-officier, ainsi qu'un autre, natif
du pays de Bade, nommé Brenneisen. On dépassa le poste de guet le plus avancé ;
je leur demandai au passage s'ils connaissaient le mot de passe, pour éviter
qu'ils nous tirent dessus à notre retour... Ce jour-là, c'était "Hélène". Nous
avons continué à progresser prudemment, nous couchant de temps en temps pour
mieux prêter l'oreille aux bruits de la nuit. Lentement, nous avons poursuivi
notre chemin. Pour déterminer la bonne direction, on m'avait donné une boussole
à aiguille phosphorescente. Brenneisen voulut aller plus loin, mais je dus le
forcer à rester couché près de moi dans la bruyère, lui disant : "Mon vieux,
pense donc que tu as une mère. Qu'est-ce que tu veux trouver plus loin, la mort
tout au plus !" Il me répondit doucement : "Mais on doit faire un rapport, dire
où se trouvent les Russes ! Laisse-moi faire, lui dis-je, le rapport je m'en
occuperai." On resta donc couchés, sans faire de bruit.
Soudain, on entendit sur notre gauche des bruissements dans la bruyère, suivis
de quelques murmures. On arma doucement nos fusils et je chuchotai à l'oreille
de Brenneisen de ne pas tirer si possible. Un, deux, trois, quatre... huit
Russes émergèrent alors de l'obscurité, à côté de nous. Ils s'avancèrent
prudemment, à peine vingt pas devant nous, mais sans nous voir. On retint notre
souffle ; mais nos battements de coeur étaient impossibles à contrôler. Nous
sommes restés couchés aux aguets dans la nuit. On entendit alors distinctement
comme des coups de marteau puis des coups de hache dans la forêt. Visiblement,
les Russes disposaient un réseau de barbelés devant leurs positions, juste en
lisière de la forêt.
Les coups sourds provenaient de l'enfoncement de pieux et, pour les coups de
hache, c'était l'abattage des petits sapins, qu'ils transformaient ensuite en
pieux. Au bout de deux heures, nous avons fait prudemment demi-tour. Nos
guetteurs nous crièrent bientôt : "Halte, qui va là?" Nous répondîmes "Hélène"
avant de passer sans encombre.
Arrivés dans la tranchée, nous sommes allés aussitôt voir le commandant de
compagnie qui était couché dans un coin et dormait.
Je le réveillai et lui dis :
"La patrouille est de retour !"
Il se leva et nous demanda :
"Alors? Quoi de neuf devant ?"
Je lui fis mon rapport : "Nous nous sommes glissés jusqu'à la lisière du bois
qui se trouve devant nous. On est presque tombés sur une patrouille russe de
huit hommes qui ne nous a pas remarqués. On s'est couchés, écoutant comme les
Russes abattaient des arbres, effilant leurs troncs pour les planter dans le
sol. On a aussi entendu le bruit de rouleaux de fils de fer, ce qui nous a
signalé que les Russes installaient un réseau de barbelés devant leurs
positions. On s'est tellement approchés des Russes que nous avons même pu les
entendre parler. En revenant, j'ai mesuré la distance qui nous sépare de la
lisière de la forêt, et qui se monte environ à huit cents mètres." J'avais un
peu menti au chef de compagnie dans la dernière partie de mon rapport, pour
qu'il me fasse cadeau des cinq jours d'arrêt.
Quand j'eus terminé, il nous tapa sur l'épaule à tous les deux, et nous dit:
"Vous avez mené cette patrouille de main de maître. Je suis très content de
vous. Comment vous appelez-vous ?" On lui dit nos noms. Alors le capitaine dit:
"Richert ? Richert? N'êtes-vous pas l'homme que j'ai puni de cinq jours d'arrêt
de rigueur?
Oui, mon capitaine !" lui répondis-je.
"Bon, dit-il, pour la très bonne conduite de votre patrouille, je vous remets
votre peine. Sinon, vous auriez reçu la croix de fer !" J'avais donc atteint ce
que je voulais et ne serais pas ligoté publiquement. Le capitaine fit venir
aussitôt tous les chefs de groupe, leur donnant l'ordre d'annoncer à tous les
hommes avec quelle bravoure moi et Brenneisen avions mené notre mission. A
partir de cette nuit, le capitaine m'aima bien. Sinon, c'était un homme très
dangereux, grossier, très craint dans la compagnie. Je le vis une fois frapper
au visage un soldat assez âgé, tellement fort que celui-ci se mit à saigner du
nez. Un autre jour, je l'entendis traiter des blessés que la douleur faisaient
se plaindre de "femmelettes" et de "lâches poltrons". Le matin venu, nous avons
quitté la tranchée, nous déplaçant à travers les pâturages sur la droite en
direction de la forêt. Une maison forestière se trouvait en lisière, qui se
composait d'un corps de bâtiment et d'écuries. Tout près, on voyait les corps de
nombreux soldats allemands, tués la veille lors d'un accrochage avec les Russes.
On resta couchés toute la journée dans le bois. Une patrouille russe forte de
six hommes se dirigea vers nous et dut se rendre. C'était des gaillards
costauds, venant probablement du sud-est de la Sibérie; ils avaient le visage
jaune-brun, les yeux légèrement bridés, et les pommettes saillantes.
Vers minuit, on reçut l'ordre de s'avancer dans la forêt, jusqu'à ce qu'on nous
tire dessus, et alors de se coucher et de s'enterrer. On commença à avancer
prudemment ; la nuit était sombre, et on se heurtait parfois aux arbres. Comme
nous avions parcouru environ trois cents mètres, on vit quelques éclairs devant
nous, et pan, pan, pan, on nous tira dessus. On se jeta au sol, plus ou moins
alignés, et on commença à s'enterrer. Ce ne fut pas une mince affaire, dans
cette nuit noire et dans un sol tout traversé de racines. Je parvins néanmoins à
me creuser un trou, où je me couchai puis m'endormis. On ressentait toujours une
sensation désagréable à être couché dans un trou froid comme une tombe, d'autant
plus que l'on redoutait la mort à chaque instant.
Lorsque je me réveillai, il faisait déjà grand jour. On nous donna alors cet
ordre qui me terrifiait toujours autant :
"Préparez-vous, baïonnette au canon, en avant !"
Nous avons endossé nos sacs et placé les baïonnettes sur les fusils ; je mis
cinq cartouches dans la chambre de mon fusil et une dans le canon. Puis on
avança, la peur au ventre. On scrutait l'espace devant nous, sans rien découvrir
de suspect. Nous sommes parvenus aux barbelés, disposés d'arbre à arbre, que
l'on put franchir facilement. La forêt se composait surtout de grands hêtres et
de chênes ; le sol était recouvert de petits mûriers. J'avais beau regarder, je
ne voyais toujours pas trace des positions russes. Une salve claqua soudain à
peine cinquante mètres devant nous. Des mitrailleuses se mirent à crépiter, en
un mot, ce fut une fusillade ininterrompue. L'effet de ces tirs était
terrifiant, à cause de leur proximité. Dès la première salve, une bonne moitié
d'entre nous se retrouva au sol, morts ou blessés. Ceux qui restèrent indemnes
se jetèrent aussi par terre et essayèrent de s'enterrer aussi vite que possible.
Ce faisant, beaucoup furent touchés. Puis tout se calma, et les Russes cessèrent
pratiquement de tirer. Les plaintes et les râles des blessés étaient terribles à
entendre.
Je m'étais aussi jeté par terre à la première salve et avais rampé à l'abri d'un
gros tronc de chêne. Un Badois du nom de Müller, qui se tenait trois mètres à
côté de moi, avait eu la joue éraflée par une balle. Il rampa vers moi derrière
le chêne, se leva, prit sa petite glace et contempla sa blessure. "C'est pas
grave, me dit-il, je vais pouvoir rentrer à la maison." Soudain son regard
devint fixe, il jeta ses bras en l'air, se retourna; le sang jaillit de sa
bouche et de son nez, et il s'écroula sur le dos en travers de moi,
m'éclaboussant complètement de son sang. Je le fis un peu rouler de côté ; comme
j'osais à peine bouger, je ne pus déterminer s'il avait reçu un autre coup ou
s'il était mort des suites de sa blessure au visage.
Je remarquai alors que des balles tirées de côté sifflaient juste au-dessus de
moi. Je levai un peu la tête et vis que les lignes russes étaient en travers et
que l'on pouvait aussi nous atteindre depuis le côté. Je me rendis alors compte
à quel point la position russe était bien pensée. La tranchée était recouverte
de planches, elles-mêmes recouvertes de terre et parsemées de feuillages. Les
Russes avaient placé des buissons par-dessus, la rendant ainsi presque
invisible. Leurs meurtrières n'étaient que de petits trous ronds juste au niveau
du sol. Une balle transperça le dessus de mon sac, traversant ma trousse de
toilette, déchirant deux paires de chaussettes. Je m'attendais à être transpercé
d'un instant à l'autre. J'étais dans un état de terreur indescriptible. Je me
mis à implorer plus de saints qu'il n'en existe dans le ciel. Je vis qu'il
m'était impossible de rester derrière mon chêne ; je retirai mon sac et, en
levant la tête, je vis à trois mètres sur ma droite un renfoncement d'une
vingtaine de centimètres de profondeur, à peu près de la longueur d'un homme. Je
me mis à ramper tout doucement, collé au sol, vers ce renfoncement, en essayant
d'éviter de remuer les basses branches de mûriers. Je tirai mon sac derrière
moi. Dans ce creux se trouvaient des feuillages mouillés et pourris, et de la
boue. Couché sur le côté, je me mis à pousser vers l'avant, avec mes mains, les
feuilles et la boue; puis je me saisis de ma pelle et commençai à m'enterrer
plus profondément, tout en restant couché. Les buissons de mûres furent à peine
secoués par la terre que je rejetais, que je sentis déjà une douzaine de balles
siffler juste au dessus de moi. Mais je fus bientôt complètement à couvert. Je
pus ainsi rester tranquillement allongé dans mon trou humide.
A ma droite, les jambes d'un mort touchaient le trou. Je pus l'identifier à ses
chaussures : c'était le première classe Zink, de Strasbourg, qui portait
toujours, au lieu de bottes, des chaussures à lacets et des guêtres de cuir.
Un peu à ma gauche, un Polonais blessé se tordait de douleur, poussant
d'horribles râles. Il avait été touché au ventre par la première salve. Et
tandis qu'il gisait sur le sol, un coup tiré de côté lui avait arraché quatre
doigts de sa main droite. Une autre balle lui avait fracassé le menton. C'était
terrible de voir ça. Malgré ses horribles blessures, le pauvre homme agonisa
jusqu'à trois heures de l'après-midi et la mort le délivra de ses souffrances.
Je vis aussi un blessé venir de l'arrière en rampant. Je me dis qu'il devait
être devenu fou. En fait, je vis qu'il cherchait à récupérer son sac, dont il
s'était débarrassé après sa blessure. Juste au moment où il tendit le bras vers
son sac, une balle le toucha au front. Il tressauta et ne bougea plus. Je restai
donc toute la journée couché dans ce trou, tout seul. Je ne savais pas s'il y
avait encore quelqu'un de vivant ou pas. Je ressentais une drôle d'impression,
car je craignais que les Russes ne viennent et me tuent à la baïonnette.
Heureusement, ils restèrent dans leur tranchée.
Comme je commençais à avoir très faim, je pris ma ration de fer, et la mangeai
en entier. Je comptais, l'obscurité venue, ramper jusqu'à un mort et lui sortir
sa portion du sac. J'avais le sentiment que cette journée ne finirait jamais.
Dans la soirée, j'entendis quelqu'un appeler à mi-voix : "Hep, hep, mais est-ce
qu'il n'y a plus personne ?" Cette voix venait d'à peine trois mètres à côté de
moi. Je répondis doucement : "Oui, je suis là, Richert." On commença alors à
creuser un petit boyau de communication, agenouillés tous les deux. Au bout
d'une heure, nous nous étions rejoints. Je me sentis beaucoup mieux en sentant
la proximité d'un autre homme. Peu à peu, d'autres se manifestèrent. Et tous
s'efforcèrent d'établir des communications entre eux, à l'aide de petites
tranchées. Comme on ne voyait ni n'entendait plus aucun gradé, j'envisageai de
m'éclipser vers l'arrière, la nuit venue. Juste quand je m'apprêtais à prendre
le large, j'entendis les buissons secs frissonner derrière moi. C'était le 222e
RI qui venait nous renforcer. Avec le moins de bruit possible, on creusa les
petits boyaux plus profondément. On devait souvent se baisser, car les Russes,
nous entendant travailler, tiraillaient de temps en temps. Enfin, nous avons
achevé la tranchée. A l'aide de branches mortes, je me fabriquai ensuite une
meurtrière dans le tas de terre rejeté sur le bord, pour pouvoir tirer à couvert
en cas d'attaque.
De notre groupe, composé de huit hommes et d'un sous-officier, seuls étaient
rescapés deux Westphaliens, Petersen et Niederfellmann, arrivés tout récemment
au régiment, plus moi-même. La moitié des effectifs dut rester éveillée pour
faire le guet. Le reste, dont moi, put s'asseoir ou se coucher dans la tranchée
humide, et dormir. Une fusillade se déchaîna soudain, et l'on crut que les
Russes attaquaient. Je me levai très vite, et après avoir placé mon fusil dans
la meurtrière, je me mis à tirer dans l'obscurité, sans voir quoi que ce soit.
Et les Russes aussi, qui crurent sans doute que nous voulions les attaquer,
firent feu de toutes leurs armes. Ils lancèrent également plusieurs grenades qui
explosèrent avec grand fracas juste devant notre tranchée. Petersen, qui ne
s'était pas fait de meurtrière, tirait par-dessus le talus. Tout d'un coup, je
vis qu'il n'était plus à côté de moi. Me retournant, j'aperçus sa silhouette
terrée au fond de la tranchée. Je lui criai : "Petersen, nom d'un chien, tire
donc !" et continuai à tirer. Comme Petersen ne se relevait toujours pas, je
crus qu'il avait peur des balles sifflant au-dessus de nous ; je lui tapai un
peu sur la tête, lui redemandant de faire feu. Horrifié, je sentis que ma main
restait collée à sa tête sanguinolante. Je mis la main à la poche, sortis ma
lampe, pour la braquer sur Petersen. Il était affalé au fond de la tranchée ;
une balle lui avait transpercé le front et le sang coulait sur son visage et sa
poitrine.
Lorsqu'au bout d'un moment la fusillade cessa, Niederfellmann et moi avons levé
Petersen hors de la tranchée, pour le poser sur le sol de la forêt, derrière
nous. Le calme semblait revenir dans la nuit, aussi m'installai-je à nouveau au
fond de la tranchée pour dormir. Niederfellmann, quant à lui, me dit : "Je vais
me coucher là-derrière, par terre. Je serai protégé par le petit talus de terre
de la tranchée." Puis il alluma sa pipe et se coucha près du cadavre de Petersen.
Au lever du jour, Niederfellmann était couché là, derrière la tranchée ; il
semblait dormir, la pipe aux lèvres. Je voulus le réveiller, lui disant qu'il
ferait bien de retourner dans la tranchée, car les Russes risquaient de le voir.
Malgré mes appels et mes bourrades, il ne bougea pas ; en regardant de plus
près, je vis qu'il était mort. Une balle avait transpercé le sommet du remblai
et l'avait atteint en plein cœur. Il était mort en dormant, sans la moindre
souffrance. Il ne connaîtrait plus toute cette misère, et je l'enviais presque.
J'étais donc le seul survivant de notre groupe. J'étais très abattu par tout ce
qui venait d'arriver. Lorsqu'il fit jour, on vit une grande pancarte placée
devant la position russe, sur laquelle était écrit en allemand : "Cochons
d'Allemands idiots, l'Italie marche aussi avec nous!" L'Italie venait d'entrer
en guerre. Comme il fit très chaud durant l'après-midi et comme personne n'avait
à boire, on souffrit beaucoup de la soif. Je vis alors, à notre droite, des
soldats recevoir chacun un gobelet d'eau. Je leur demandai d'où elle venait. Ils
me dirent qu'un fossé rejoignait notre tranchée, à cent mètres sur la droite ;
on pouvait le suivre, à couvert, et aller chercher de l'eau à une source située
juste à côté de la maison forestière. Je pris plusieurs gamelles, me mis à
longer la tranchée, le fossé, et parvins à la maison forestière. Devant les
écuries de celle-ci se trouvaient un grand nombre de blessés graves, exposés en
plein soleil. Ces malheureux me firent pitié. Des infirmiers les évacuaient les
uns après les autres, sur des brancards. J'entendis alors quelqu'un m'appeler
faiblement. Je me retournai et reconnus le sous-officier Will, mon ancien
ennemi, à cause duquel j'avais eu les cinq jours d'arrêt de rigueur. Il soupira
: "Richert, pour l'amour de Dieu, donnez-moi un peu d'eau !" J'allai vers le
puits. Il était très profond et le mécanisme avait été détruit. Je pris une
longue corde, qui se trouvait à côté, y attachai une gamelle que je fis
descendre, puis remonter, pleine d'eau. L'eau était très inappétissante et avait
un goût de moisi ; les Russes avaient probablement lavé leur vaisselle à cet
endroit et versé leurs eaux sales dans le puits. Je retournai vers Will,
m'agenouillai à ses côtés, lui tint la tête relevée pour le faire boire. Il but
au moins un litre de cette eau nauséabonde. Je me rendis compte qu'il avait reçu
une balle dans la poitrine. "Merci, Richert", me dit-il, épuisé. Je remis sa
tête en place. Je ne parvins pas à lui dire un seul mot.
p156 - Tôt le matin, le chef de compagnie nous convoqua et nous annonça que la
division dont dépendait le 44ème régiment allait faire route vers le front de
l'ouest. Sur ordre supérieur, tous les Alsaciens-Lorrains devaient rester sur le
front russe et être affectés à d'autres régiments. Un murmure général s'éleva
dans nos rangs :
"Tiens, des soldats de deuxième catégorie !
Ils ont sans doute peur qu'on déserte là-bas."
Le commandant de compagnie prit la parole : "Je vous aurais volontiers gardés à
la compagnie, bien sûr. J'étais content de vous tous. Mais comme vous le savez
vous-mêmes, les ordres sont les ordres et à cela il n'y a rien à changer.
Finalement, vous pouvez vous estimer heureux de pouvoir rester ici car sur le
front de l'ouest, le danger est bien plus grand qu'ici."
Entre nous, nous lui donnions raison, mais personne ne le montra.
Nous nous sommes donc mis en route vers Jelowka où plusieurs centaines d'Alsaciens-Lorrains
de notre division étaient déjà rassemblés. Ah ! quelle ambiance ! Le moral était
le même pour tous. Si les Prussiens avaient atterri là où nous le souhaitions,
ils auraient tous fini en enfer.
Dans l'après-midi, le commandant du régiment nous tint encore un discours pour
répéter qu'il n'y avait rien à changer à l'affaire et que les ordres venaient
d'en haut. Nous avons passé la nuit dans des baraquements et le lendemain, 2
janvier 1917, on se mit en marche vers le nord. Un lieutenant à cheval nous
accompagnait. Des grognements ou des cris fusaient sans cesse. L'un criait : "Epinal",
un autre : "Vive la France !" Le lieutenant se précipitait immédiatement vers la
section, dans la colonne d'où s'était élevé le cri, et demandait qui avait crié.
Mais il tombait sur un bec. Les uns disaient qu'ils n'avaient rien entendu et
d'autres lui riaient effrontément au nez. "Vive la France !" "Vive l'Alsace !"
criait-on devant et derrière l'officier. De colère, il grinçait des dents mais
n'arrivait pas à trouver les coupables, car nous étions solidaires comme un seul
homme. Le lieutenant donna l'ordre de chanter, mais pas une voix ne se fit
entendre. "Si quelqu'un ouvre encore une fois le bec, il aura affaire à moi",
cria-t-il, très irrité de constater que ses ordres n'étaient pas suivis.
Soudain, un des Alsaciens se mit à chanter : "0 Strassburg, 0 Strassburg, du
wunderschône Stadt" [Strasbourg, Strasbourg, ville merveilleuse]. Comme au
commandement, tous, d'une seule voix, se mirent à chanter, et le beau chant
alsacien retentit puissamment dans l'air d'hiver glacial et clair. Le
lieutenant, qui avait compris qu'il n'arriverait à rien, se mit alors à suivre
la colonne sans dire un mot.
p188 - Je me rendis à un bureau de renseignements pour apprendre que le 332ème
avait changé de position et qu'il se trouvait à présent en Lituanie. Je pouvais
prendre le train jusqu'à Rothenpois-Kussau, une localité faite de belles villas
et de restaurants en pleine forêt, un lieu d'excursion particulièrement prisé
des habitants de Riga. De là, je n'avais plus que quelques kilomètres à faire à
pied. Pour l'heure, la localité était totalement abandonnée par ses habitants et
occupée essentiellement par des officiers allemands. Je demandai où se trouvait
mon régiment. Je devais prendre la route principale Riga-Saint-Petersbourg. En
bordure de la route, on voyait partout, debout ou couchées, d'innombrables
cuisines de campagne et d'autres voitures que les Russes avaient abandonnées
dans leur retraite. Je passai l'Aa, un petit fleuve de trente mètres de large.
Enfin, je rencontrai des soldats de mon régiment qui purent m'indiquer où se
trouvait ma compagnie.
En route, je rencontrai le fantassin berlinois qui était parti avec moi en
permission. Il me raconta que, lors de son arrivée, sa femme était déjà enterrée
et qu'il n'était resté que six jours à Berlin pour revenir de son plein gré au
régiment car, sinon, il serait mort de faim à Berlin. L'adjudant de compagnie,
les conducteurs et les artilleurs de réserve ainsi que les chevaux de ma
compagnie étaient cantonnés à Wawer-Nord, un petit bourg misérable, fait de
plusieurs huttes.
Le lendemain, avec d'autres camarades, je dus participer à la construction d'un
abri pour le chef de compagnie. J'étais en train de fabriquer, avec de petits
troncs de sapin, une rampe pour garnir l'escalier qui conduisait à l'abri,
lorsque j'entendis un grand "Salut, Nickel !" Je levai les yeux, surpris, et
reconnus, à ma grande stupéfaction, Emil Winniger, un ami du village natal. Je
montai vers lui et, dans la petite forêt toute proche, on parla du pays. Chacun
raconta les nouvelles qu'il connaissait. Emil était lui aussi très dégoûté par
cette vie de misère, aussi avons-nous résolu de passer chez les Russes ; en
effet, j'avais appris que les Alsaciens-Lorrains prisonniers des Russes étaient
transférés en France. Emil se trouvait à quelques kilomètres plus en avant, dans
un poste avancé. Il me dessina un croquis sur un morceau de papier pour que je
ne me trompe pas de chemin. J'allai donc chez l'adjudant de compagnie afin de
demander la permission, pour le lendemain, de rendre visite à mon "cousin". Il
me donna immédiatement un titre de permission, que je devais faire signer par le
chef de compagnie. A la cantine, j'achetai une bouteille de vin du Rhin pour
nous donner du courage et cent cigarettes pour les distribuer aux Russes à notre
arrivée, afin de les mettre dans notre poche. A la nuit tombante, on alluma un
grand feu dans la cour, autour duquel les soldats pouvaient se réchauffer car
les nuits étaient déjà froides bien que nous ne fussions que fin octobre. Je
m'écartai du groupe dans l'obscurité avec un bon camarade, Alfred Schneider, de
Metz, et lui fis part de mon projet. Après cela, je pris congé de lui. Comme je
l'appris par la suite, nous avions été observés par un adjudant qui, à ce
moment, était en train de se soulager juste derrière nous et qui fit part de ses
soupçons à l'adjudant de compagnie.
Mon gîte se trouvait au-dessus d'une étable, sous un toit de chaume ; c'était un
ancien poulailler que je partageais avec plusieurs camarades. Lorsque j'eus
l'impression que tout le monde dormait, je me levai doucement, allumai la
bougie, enfilai un deuxième caleçon et mis une deuxième chemise ainsi que
plusieurs paires de chaussettes dans les poches de ma vareuse. Ceci avait été
observé par un Rhénan du nom de Geier et l'adjudant l'apprit aussi.
Lorsque, tôt le matin, je voulus descendre de l'échelle pour me rendre chez Emil
Winniger, le secrétaire de compagnie vint vers moi pour me dire : "Richert, tu
dois rester ici aujourd'hui." Je vis tout de suite que quelque chose ne collait
pas, mais je dis très innocemment: "Eh bien, je resterai ici." Mon camarade
Alfred Schneider, qui était parti le matin pour Libau chercher des pièces de
rechange pour les mitrailleuses, me dit le lendemain, à son retour : "Dis,
Richert, ils doivent savoir quelque chose de ton plan, car avant de partir à
Libau, j'ai été convoqué au secrétariat de l'adjudant. On m'a demandé ce que tu
m'avais dit, en secret, ce soir-là. Naturellement, j'ai raconté un bobard.
Lorsque l'adjudant m'a demandé : "Pourquoi Richert a-t-il pris congé de toi?" je
lui ai répondu en riant que tu savais que j'allais partir à Libau et que pour
plaisanter tu m'avais fait tes adieux pour le cas où se produirait un accident
de chemin de fer." Schneider avait bien monté son affaire. Cependant, à regarder
l'adjudant de compagnie, je remarquai qu'il ne me faisait pas entièrement
confiance et qu'il gardait toujours un soupçon. Je fis l'innocent de mon mieux
et repris mon service aussi correctement qu'auparavant.
Un jour, on fit l'appel pour la solde. Les hommes étaient rassemblés en deux
groupes. Je me trouvais sur le rang des sous-officiers, tout devant, en tant que
chef de pièce. Après l'appel, l'adjudant de compagnie prit la parole : "J'ai
quelques mots à vous dire. Si un homme remarque qu'un autre soldat se rend
suspect de passer à l'ennemi, il doit immédiatement le faire savoir au
secrétaire de la compagnie." Je compris tout de suite à qui s'adressait ce
discours, mais je réussis malgré tout à prendre un air aussi innocent que
possible, comme si toute l'affaire ne me concernait en rien. L'adjudant, qui
m'observait d'un œil furtif, ne savait plus lui-même où il en était.
La vie reprit son cours. Elle se résumait à trois soucis : les corvées, la faim,
les poux.
Front de l'ouest, mai juin 1918
p248 - Je vis également arriver deux hommes de ma compagnie, indemnes. L'un
d'eux, un beau Rhénan, tremblait si fort qu'il ne pouvait plus articuler un mot.
L'autre, du nom de Panhausen, était aussi Rhénan; il nous raconta qu'il était
planton du chef de section et avait dû le suivre vers l'autre mitrailleuse
pendant le plus gros du tir de mines. Soudain, les mines avaient atterri plus
loin derrière, raconta-t-il, et au même instant, devant lui, les Anglais avaient
sauté dans la tranchée. L'un d'eux lui mit la baïonnette sur la poitrine.
Panhausen était un bon catholique et, pensant que sa dernière heure était venue,
fit rapidement le signe de croix et leva ensuite les mains. L'Anglais fit
comprendre à Panhausen de refaire le signe de la croix et celui-ci s'exécuta. Un
autre Anglais voulut écarter le premier et porta un coup à Panhausen. Il
l'atteignit à la poitrine. La baïonnette transperça sa tunique, les bretelles,
pour pénétrer le corps d'un centimètre. Panhausen aurait été transpercé de part
en part si le premier Anglais n'avait paré le coup. Les deux Anglais se mirent
ensuite à se disputer, l'un deux voulant tuer Panhausen et l'autre ne voulant
pas le laisser faire. Panhausen profita de cette occasion pour grimper hors de
la tranchée et disparaître vers l'arrière, à travers le champ de blé. Le chef de
section avait tout de suite déguerpi. Panhausen pensait lui aussi qu'il y avait
eu beaucoup de morts dans la tranchée car il avait entendu beaucoup de cris. Il
conclut : "Je suis sûr que le signe de la croix m'a sauvé la vie."
Entre-temps, l'autre Rhénan s'était repris et put nous faire part de ce qu'il
avait vécu. Pendant le tir d'artillerie et de mines, il s'était, disait-il,
couché dans une petite grotte qui se trouvait dans la tranchée. Les Anglais
avaient soudain fait irruption et avaient abattu à coups de baïonnette trois
fantassins couchés à côté de lui dans la tranchée, bien qu'ils aient voulu se
rendre. Leurs affreux cris de douleur avaient failli le rendre fou. A chaque
instant, il croyait qu'il allait être découvert et achevé. "C'était les heures
les plus pénibles de ma vie ; après avoir tué tous les Allemands sur lesquels
ils pouvaient tomber, les Anglais ont encore couru partout dans la tranchée sans
me découvrir. Finalement, ils sont retournés vers leurs positions."
Comme l'attaque avait été lancée de façon si inattendue, il n'y eut presque
aucune résistance du côté allemand et les Anglais n'eurent pas beaucoup de
victimes. La nuit suivante, trois voitures durent partir vers l'avant pour
ramasser les cadavres et les enterrer au cimetière de Proyart. Les voitures
revinrent le lendemain matin. Quel spectacle ! Les malheureux gisaient entassés
les uns sur les autres. L'angoisse se lisait encore sur leurs visages. J'avais
lu un jour que nos soldats mouraient pour la patrie le sourire aux lèvres. Quel
mensonge impudent ! A qui viendrait l'envie de sourire face à une mort si atroce
? Tous ceux qui inventent ou écrivent des choses pareilles, il faudrait tout
simplement les envoyer en première ligne. Là ils verraient vite quelles
balivernes ils ont lancé en pâture au public. L'inhumation de tous ces pauvres
garçons devait avoir lieu dans l'après-midi. Vingt hommes de ma compagnie furent
désignés pour y assister. On se rendit à Proyart par groupes de trois, à
découvert à travers champs. Proyart avait été bombardé la veille. C'est pourquoi
on se mettait en route par petits groupes, pour ne pas attirer les tirs de
l'artillerie anglaise.
Nous étions rassemblés au cimetière avant l'arrivée des voitures chargées de
morts. La fosse commune était déjà creusée : beaucoup de soldats avaient trouvé
ici leur dernière demeure, loin de leur pays natal. Je passai entre les rangées
de tombes pour lire les inscriptions sur les croix. Sur l'une d'elles était
écrit : "Réserviste Karl Kraft, 5ème compagnie, 332ème régiment d'infanterie."
Je connaissais très bien ce Kraft, originaire de Berlin, où il était hôtelier.
Nous étions dans le même groupe. C'était un agréable camarade, bien qu'un peu
trop patriote. Il avait, comme il me l'avait dit, une famille de quatre petits
enfants à la maison. Le pauvre Kraft et sa famille me faisaient beaucoup de
peine. Dans la même rangée où reposait Kraft, il y avait plusieurs tombes
d'aviateurs. On pouvait les reconnaître aux hélices brisées qui étaient fichées
en terre, à côté des croix.
Les voitures portant les cadavres étaient arrivées entre-temps ; on descendit
les corps pour les entasser par trois. Mais avant cela, on leur enleva leurs
bottes et leurs tuniques puis on les recouvrit de papier mortuaire, comme on
disait ; c'était un fin papier ondulé. L'aumônier militaire dit quelques prières
de circonstance. Un officier fit un bref discours, qui n'était que mensonge
patriotique. Puis on recouvrit la tombe.
Ces pauvres soldats reposaient enfin en paix. Mais leurs parents, leurs soeurs,
leurs femmes et leurs enfants ? Qui pouvait imaginer leur douleur ?
On regagna en ordre dispersé notre compagnie dans le ravin. Le soir même, je dus
reprendre position et relever les hommes du sous-officier Peters. Le nid de
mitrailleuses ne se trouvait pas en première ligne, mais quelque trois cents
mètres derrière, dans un coin de forêt totalement saccagé, sur une élévation
d'où on voyait bien l'ensemble des positions allemandes et anglaises. Le
sous-officier Peters me dit que c'était l'endroit le plus dangereux sur lequel
s'abattaient chaque nuit cinq à six attaques d'artillerie. Peters quitta les
lieux au pas de course... Heureusement, les soldats du génie avaient creusé un
abri de six mètres de profondeur dans la roche crayeuse où l'on se trouvait en
relative sécurité. L'abri descendait d'abord tout droit sous la terre, puis il
formait un coude pour empêcher les éclats de frapper directement.
On installa notre mitrailleuse en haut de l'abri, tandis que nous-mêmes prenions
place en bas, sur l'escalier. J'avais emmené plusieurs bougies, pour ne pas être
forcé de vivre constamment dans l'obscurité. L'un des soldats devait se tenir
près de l'entrée, pour mieux entendre s'il se passait quelque chose à l'avant.
Longtemps, aucun obus ne tomba à proximité, bien que de part et d'autre,
l'artillerie ait donné à plein régime. Mais, tout à coup, il y eut du grabuge.
Un véritable tonnerre s'abattit soudain au-dessus et autour de nous. Le souffle
des obus explosant tout près arracha la tente suspendue à l'entrée et souffla
nos bougies. Quel fracas et quels grondements ! A croire que le jour du jugement
dernier était arrivé ! Nous avions avec nous, dans l'abri, plusieurs pioches et
des bêches pour nous dégager au cas où l'entrée serait obstruée. Aussi
subitement qu'ils avaient commencé, les tirs cessèrent. Bien que nous n'ayons
pas été directement exposés au danger, on se mit à respirer quand même. On eut
encore à subir quatre attaques semblables au cours de la première nuit. Puis le
jour se leva; tout redevint calme. On put sortir de la galerie et de la tranchée
et inspecter la région à partir de ce beau point de vue. Tout à l'entour, des
ruines et des débris ; un peu sur notre droite, le village d'Hamel avait été
détruit jusqu'au ras du sol. A côté du village, les positions anglaises. De là
où nous étions, avec nos mitrailleuses, nous aurions pu faire de terribles
dégâts si les Anglais nous avaient attaqués ! Mais c'est vrai que dans ce cas,
on aurait été si violemment bombardés que personne n'aurait pris le risque de
montrer le bout de son nez hors de l'abri. Les trois jours suivants s'écoulèrent
sans incident notable. Nous pouvions observer presque chaque jour des combats
aériens plus ou moins importants, au cours desquels, chaque fois, un ou
plusieurs appareils étaient abattus. A plusieurs reprises, je vis des
escadrilles anglaises qui avaient opéré derrière le front allemand être
rattrapées à leur retour par de petits appareils allemands. C'était toujours le
dernier avion, celui qui traînait derrière son escadrille, qui était abattu.
Parfois, trois avions anglais étaient descendus de cette façon.
Nous marchions sur une route qui longeait une forêt. Il y avait là une masse de
pièces d'artillerie lourde, bétonnées en terre. Plus loin en avant, des
centaines de soldats charriaient de la terre pour construire encore des appuis
de canons. "Dis donc, Gustav, j'ai l'impression que d'ici peu ça va barder dans
le secteur !" lançai-je à Beck. On nous amena ensuite dans une grande baraque
située dans la forêt et dans laquelle était installé l'état-major du régiment.
Il était environ trois heures du matin ; il faisait encore nuit. Il y avait là
un secrétaire qui parlait bien l'allemand. Il nous accueillit en disant : "Oh !
Vous en avez sans doute marre de manger du pain noir et vous voulez goûter au
pain blanc !" Je lui dis en riant que la première partie de sa phrase n'était
pas tout à fait exacte parce qu'on avait pour ainsi dire jamais mangé de pain
noir à notre faim depuis deux ans. Le secrétaire se mit à rire aussi et dit
aimablement : "Soyez gentils et mettez tout ce que vous avez dans vos poches sur
la table." Je commençai à étaler toutes mes affaires : portefeuille, crayon,
couteau de poche, montre, miroir de poche, peigne, savon, mouchoir, lampe de
poche, boussole. Le secrétaire prit mon portefeuille et me rendit l'argent :
trente marks. Il garda le portefeuille et la boussole. Tout le reste, je pouvais
le reprendre puis repartir. Deux soldats qui avaient des bicyclettes nous
conduisirent plus loin vers l'arrière.
Au crépuscule, on traversa un village ; toutes les portes des granges étaient
ouvertes et, dans chaque grange, il y avait un tank. Le lendemain matin au petit
jour, on arriva dans un autre village où se trouvait l'état-major de la brigade.
Comme les chefs dormaient encore, on dut attendre une heure. Un régiment de
Marocains entra à ce moment dans le village, en ordre parfait. Je me dis que
tout ne semblait pas être aussi rose que ça chez les Français pour que l'on
marche ainsi au pas de si bonne heure. Les Marocains furent répartis dans les
granges. Un officier les injuriait en aboyant comme un roquet et, lorsque deux
des Marocains s'en vinrent à la fontaine avec un seau, il donna à l'un d'eux de
violents coups de pieds. J'en étais tout ébahi. Je n'avais vu qu'une seule fois
une chose pareille chez les Allemands. Puis, beaucoup de Marocains vinrent à
notre rencontre et également quelques Français qui appartenaient à ce régiment
colonial. Ils étaient tous très aimables à notre égard et nous donnaient des
cigarettes. Un des Français me tira par la manche et me dit en dialecte de
Mulhouse :
"Sac kum Tous a weni. Was isch, han sa no ebis z'picka dort ana?" (Dis, écoute
un peu, est-ce qu'ils ont encore de quoi becqueter là-bas ?)
Je répondis : "S'geht knapp har" (C'est maigre comme régime).
Meinsch, wie lang halta sa no ûs?" (A ton avis, combien de temps vont-ils encore
tenir le coup?)
Je répondis: "Nimma lang. D'soldata wann boll nemma und dia dheim o net" (Pas
longtemps les soldats commencent à en avoir assez et ceux de l'arrière aussi).
Il me dit qu'il était de Mulhouse et qu'il commençait à en avoir assez parce que
les Marocains étaient toujours là où ça bardait, qu'ils venaient de
Villers-Bretonneux, devant Amiens, et qu'ils avaient dû endurer là-bas, les 24
et 25 avril, des choses affreuses. Ainsi donc, ces jours-là, nous nous trouvions
face à face à Villers-Bretonneux! Tout à coup, un officier en colère vint en
courant vers nous et nous engueula en français. Je me mis au garde-à-vous mais
ne compris pas ce qu'il disait. Un Marocain lui dit que nous étions alsaciens.
Il nous regarda et dit quelque chose dont je ne compris que le mot "boches".
Beck m'expliqua ensuite qu'il avait dit que même si nous étions alsaciens nous
étions quand même des boches. En voilà un qui aurait mérité d'être envoyé au
diable !
Ensuite, Beck fut interrogé. Je restai dehors. Puis on continua à marcher, cette
fois accompagnés par deux vieux soldats. En route, on vit plusieurs Marocains
qui n'en pouvaient plus et qui s'étaient cachés sur les bas-côtés de la
chaussée. On atteignit une autre localité où se trouvait l'état-major de la
division. Ici, c'était comme chez les Allemands : plus le salaire est gros et
plus on est loin derrière et plus on est planqué. Le bureau du général de
division se trouvait dans un grand baraquement. Ce fut d'abord le tour de Beck
d'y entrer. Cela dura au moins une demi-heure jusqu'à ce qu'il revienne. Puis ce
fut mon tour. Je pénétrai dans la baraque et me mis au garde-à-vous devant le
général de division. Il me fit signe d'approcher et demanda dans un mauvais
allemand : "Pourquoi est-ce maintenant que vous venez chez nous?" La question
ressemblait vaguement à un piège.
Je répondis : "Parce que je n'ai pas eu le courage ni l'occasion plus tôt et
parce que j'avais faim, que je ne voulais pas tirer sur les Français et que, de
toute façon, j'en ai assez de la guerre."
"Pourquoi ne voulez-vous pas tirer sur les Français?" me demanda alors le
général.
Je répondis: "Parce que je les préfère aux Allemands et que mes parents qui
habitent dans la partie occupée de l'Alsace ne me disent que du bien des
Français."
"C'est bien, venez par ici", dit le général qui me conduisit devant une grande
carte qui occupait toute la longueur de la baraque et représentait tout le
secteur de la division. Cette carte me remplit d'un étonnement sans bornes. Je
n'avais jamais rien vu de pareil. Chaque détail, chaque abri, chaque batterie,
chaque sentier, bref, tout y était marqué. Le général me demanda par où j'avais
passé les lignes. Je dis que je m'étais dirigé directement sur le clocher de
Régnieville.
"Vous faisiez partie de la compagnie de mitrailleuses ?"
Je répondis que oui. "Votre abri a-t-il deux sorties?"
Je répondis que oui; il me montra l'abri sur la carte, m'indiqua les deux
sorties et me dit que ma réponse était exacte. Il me demanda ce que je savais de
la position allemande, où se trouvaient les batteries, les véhicules de la
compagnie, etc. Comme j'avais déserté pour sauver ma vie et pas pour trahir mes
anciens camarades, je répondis que j'avais rejoint la compagnie le soir même, en
revenant de convalescence, après une grippe; que la compagnie était établie dans
une forêt, quelque part derrière le front allemand; et que la nuit même j'avais
dû rejoindre la position, où un guide m'avait conduit. Dans l'obscurité, je
n'avais rien pu voir. Devant, tous les chefs de pièce avaient ordre de ne jamais
quitter leur mitrailleuse. Ainsi, avec la meilleure volonté, je ne pouvais en
dire davantage. Le général me fixa longuement : "Ainsi, vous ne voulez pas
trahir vos anciens camarades ; de toute façon, nous savons tout." Il me montra
toutes les batteries que j'avais vues quand j'étais en position, l'endroit où se
trouvait le chef de bataillon, la cantine du bataillon, le sentier
qu'empruntaient les hommes de corvée de soupe. Tout... Je tombais des nues.
Je me demandais pourquoi les Français ne réduisaient pas tout en miettes
puisqu'ils étaient si bien renseignés ? Le général devina ma pensée et répondit
exactement à ce que j'avais en tête : "C'est pour bientôt." C'était fini. Je
pouvais partir. On fut conduits vers une cuisine roulante où on nous servit du
café, du pain blanc, du jambon cuit et du beurre. Ah! que ce café sentait bon.
C'était enfin du café fort et sucré comme je n'en avais plus bu depuis des
années. Une auto se présenta devant la cuisine. On y monta, et oh gai, en route
! Beck et moi étions les hommes les plus heureux du monde. Une belle randonnée
en auto dans cette magnifique matinée d'été, toujours plus loin du front, et,
dans les mains, un morceau de pain blanc avec une grosse tranche de jambon
cuit...
On arriva bientôt à la forteresse de Toul. On fit halte devant un grand édifice.
Beck y fut conduit, je dus attendre dehors, sous la surveillance d'un soldat.
Beaucoup de curieux s'approchèrent pour me regarder, étonnés. Il est vrai que
j'offrais un spectacle magnifique ! Ma vareuse et mon pantalon étaient déchirés
de tous les côtés ; une des bandes molletières pendait en lambeaux; l'autre, je
l'avais tout simplement perdue. Sans doute avait-elle été déchirée par un fil
barbelé et était-elle tombée par terre. Tout ça mis à part, j'avais mauvaise
mine du fait de ma grippe que je venais à peine de surmonter. En plus, le manque
de sommeil commençait à se faire sentir. Mais j'étais quand même heureux comme
l'oiseau sur la branche. Le soldat avait dit que j'étais Alsacien et que j'avais
déserté. Aussitôt, les expressions de tous les badauds changèrent du tout au
tout. Ils me tendirent la main en me disant des paroles que je ne comprenais
pas. Plusieurs me donnèrent des cigarettes. Ils riaient aussi en me voyant tenir
mon pain comme un trésor. Puis, je dus monter seul dans la voiture. Lorsqu'elle
démarra, je fis des signes de la main, en guise d'au revoir; tous répondirent à
mon salut.
On longea la vallée de la Meuse en direction du village de Flavigny. C'était là
qu'était installé le quartier général de l'armée. Je fus conduit dans une grange
très spacieuse. Un gendarme montait la garde devant le portail. On me fit monter
au grenier à foin. Il y avait là déjà quelques prisonniers allemands. D'un côté,
des Alsaciens et des Polonais ; de l'autre côté des Allemands qui étaient
enfermés comme dans une cage de fil de fer. Les Alsaciens commencèrent à me
poser toutes sortes de questions. Cependant, le sommeil me terrassa. Je me
couchai sur l'un des bat-flanc et m'endormis aussitôt. Mais je fus bientôt
réveillé. Un cuisinier venait de m'apporter à déjeuner. Mon Dieu, quelle
merveille ! : une gamelle de bouillon de viande avec du pain, une gamelle de
pommes de terre, de la sauce et par-dessus tout cela une côtelette, avec de la
salade sur le couvercle ; et pour accompagner le tout, une demi-livre de pain et
un quart de vin. Je croyais voir s'ouvrir devant moi les portes du paradis ! Aux
Allemands, on servait du bouillon avec du pain, jamais de pommes de terre en
sauce, ni rôti, ni salade, et moins encore de pain blanc et de vin. Bien que je
n'eusse pas faim, je me précipitai sur ce repas splendide et en fis disparaître
la plus grande partie. J'étais comme un chien affamé, sans maître, et me croyais
obligé d'avaler tout ce qu'on me présentait. Ensuite, je rendis les gamelles au
cuisinier, qui m'avait observé en souriant. Je me couchai de nouveau sur mon lit
et m'endormis aussitôt.
Je fus à nouveau bientôt réveillé ; un gendarme me fit signe de le suivre. Il me
conduisit dans un château où je fus interrogé par un officier parlant très bien
l'allemand. Il me tutoyait. Je pensai immédiatement qu'il ne m'attraperait pas
avec son "tu", car j'avais décidé de ne raconter absolument rien de ce que je
savais au sujet de notre retranchement ; je ne voulais pas que mes anciens
camarades subissent un mauvais sort à cause de moi. Je répondis à ses questions
exactement comme je l'avais fait avec le général de division.
Il me demanda depuis combien de temps j'étais soldat.
"Depuis le 16 octobre 1913."
"Ainsi, tu es encore de l'active ? Avec quel régiment es-tu parti en campagne ?"
"Avec le 112ème régiment 1re compagnie."
Il demanda immédiatement : "Te souviens-tu du 26 août 1914 ?"
"Oui", lui dis-je. Je lui racontai que ce jour-là le général de brigade Stenger
avait donné l'ordre de ne pas faire de prisonniers et de tuer tous les Français,
blessés ou non. Et que j'avais vu de mes yeux plusieurs blessés être tués par
balles ou à coups de baïonnette comme des bêtes. Je lui dis que dans
l'opération, j'avais défendu un Français et lui avais sauvé la vie.
"Peux-tu confirmer par serment ce que tu viens de dire ?"
"Oui", lui répondis-je.
L'officier me questionna sur tout : où j'avais été au front depuis le début de
la guerre et ce que j'avais vécu. Je fus reconduit au bout de deux heures dans
la grange. Là, je montrai au gendarme mes écorchures et lui fis comprendre par
signes que j'avais mal. Le gendarme me conduisit à l'infirmerie où on me
badigeonna toutes les blessures à la teinture d'iode pour les désinfecter et
éviter les suppurations. L'iode piqua très fort un moment, mais la douleur se
calma.
En rentrant dans la grange, je trouvai à ma grande surprise Gustav Beck qui
était arrivé durant mon absence.
Le lendemain matin, on nous conduisit dans un centre d'épouillage. Nos effets
furent nettoyés, tandis qu'un bain nous débarrassa enfin de la poussière du
front. Nous étions comme des nouveau-nés. On avait dormi une nuit entière, pris
un bain, on n'avait plus de poux et on avait pu manger à satiété : notre bonheur
était complet. Beck se vit affecté dix prisonniers allemands qui durent nettoyer
les rues de Flavigny sous sa direction. Je fus envoyé à la cuisine de la
compagnie pour aider aux travaux. Quel ne fut pas mon étonnement de voir la
quantité et la variété des provisions. C'était la cuisine de la compagnie qui
fournissait les sentinelles du quartier général de l'armée. Les trois cuisiniers
étaient tous âgés de plus de quarante ans et à force de bien manger et bien
boire, ils en avaient des têtes rouges à éclater et étaient en pleine forme
comme des conscrits. Ils furent tous très accueillants : montrant mes joues
creuses, ils gonflèrent les leurs et me firent comprendre que je devais me faire
chez eux une mine pareille ! "Voilà un bon programme", me dis-je.
Comme petit déjeuner, ils me donnèrent une demi-livre de jambon cuit, du
fromage, de la confiture, du pain accompagné de café ou de vin, au choix.
Le matin, je devais couper du pain dans des récipients dans lesquels on versait
ensuite du bouillon. Chaque matin, avant l'arrivée des soldats qui venaient
chercher la soupe, le cuisinier chef me faisait signe ; on s'approchait de la
grande marmite, il prenait une assiette qu'il remplissait à moitié de bouillon,
puis il y ajoutait un verre de vin rouge et me faisait boire le tout ; quel
régal ! Les cuisiniers se préparaient toujours un repas spécial qu'ils
m'invitaient à partager. Mais ils aimaient manger très épicé. Je n'en avais pas
l'habitude et j'avais l'impression que cette nourriture poivrée m'arrachait la
bouche et le gosier.
Après le repas, nous lavions la vaisselle de toute la compagnie. Jusqu'au repas
du soir, j'étais chargé d'éplucher les oignons et les gousses d'ail, de nettoyer
et de laver la salade. J'aurais pu faire tout ce travail tranquille-ment en
quatre heures. L'un des soldats n'avait rien d'autre à faire que de scier du
bois et de le couper pour la cuisine. Je le secondais parfois, sans y être
obligé. Alors, il m'emmenait à la cuisine, où il y avait tout le temps une
petite barrique de vin qui reposait sur un guéridon. Le soldat prenait un
gobelet qu'il m'invitait à tenir sous le robinet, à remplir à ras bord et à
boire ensuite. Il me faisait comprendre que je n'avais qu'à me servir si j'avais
soif. En disant cela, il faisait tournoyer sa main devant le front et, en riant,
il me mettait en garde de ne pas m'enivrer.
Quelques jours après mon arrivée, j'eus la surprise de voir le jeune soldat qui
m'avait accompagné à Metz, trois semaines auparavant, et avec lequel nous avions
passé la nuit chez sa sœur.
A ma question : "Alors, toi aussi tu as pris la fuite?" il me répondit:
"Je me suis dit que si Richert était parti, alors je devais faire pareil."
L'infanterie française était provisoirement cantonnée à Flavigny et, par hasard,
il rencontra son frère qui s'était engagé dans l'armée française. Lui-même signa
immédiatement un engagement et resta avec son frère. Il me raconta que, dans
notre division, il n'y avait plus un seul Alsacien en première ligne, car on ne
leur faisait plus du tout confiance. De plus, un ordre de la division avait été
lu selon lequel Richert, Beck et Pfaff étaient condamnés à mort pour désertion.
Décidément, tout est à l'envers en temps de guerre. Parce que nous ne voulions
pas tuer et aussi parce que nous ne voulions pas être tués, on a été condamnés à
mort. Mais un vieux proverbe dit bien qu'on ne pend pas un coupable avant de
l'avoir attrapé. Pour un condamné à mort, je passais du bon temps ! Cependant,
j'enrageais à l'idée que quelques officiers bien payés et qui, peut-être,
n'avaient jamais été au feu, avaient pouvoir de vie et de mort sur de pauvres
soldats qui avaient supporté quatre ans de misères et voulaient simplement
sauver leur pauvre peau. En fait, est-ce que ces individus qui lançaient des
attaques meurtrières et qui avaient des quantités de morts sur la conscience
n'auraient pas mérité mille morts?
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